The Amusement Park
(George A. Romero, 1973)

Longtemps inédit, ce film est typique de l'objet qui échappe à ses commanditaires lorsqu'il est entre les mains d'un auteur tel que Romero. Passée la laborieuse introduction sur les motivations de la production, le cinéaste livre 45 minutes cauchemardesques où sociétés du plaisir et de la consommation sont détaillées à la machette. Le manque de moyens évident atténue cependant la virulence du pamphlet.


Enfants des courants d'air
(Edouard Luntz, 1959)

Les bidonvilles du nord de Paris filmés avec un vernis ultra-réaliste. Les acteurs sont amateurs ce qui ajoute à l'aspect documentaire du récit. A travers les yeux d'un enfant de 8 ou 10 ans, le réalisateur capte des instants de vie entre toilette dérisoire, jeux dans les terrains vagues, habitations précaires, la détresse d'un enfant démuni face au malaise de son grand-père... jusqu'à cet appel final déchirant. Vingt-cinq minutes belles et glaçantes.


Le visage d'un autre
(Hiroshi Teshigahara, 1966)

Si l'incontestable aspect expérimental du film peut rebuter, il faut cependant reconnaître à Teshigahara un talent inégalable pour interroger les travers de la société japonaise. Réflexion autour du regard, du paraître, de l'exclusion, des limites de la science et du désir, Le visage d'un autre est une oeuvre marquante à bien des égards. Les passages qui confrontent le personnage principal et son psychiatre sont passionnants et la facture visuelle impressionnante. Sans atteindre les sommets tutoyés par La femme des sables, le cinéaste et son scénariste Kobo Abe poursuivent avec brio leur exploration de l'âme humaine, du monde moderne, ainsi que leurs tourments.


Man on a Swing
(Frank Perry, 1974)

Polar excessivement poussif dans lequel Perry, pourtant habitué à traiter des sujets plus finement, nous livre une lecture totalement grotesque d'une enquête (apparemment inspirée de faits réels) parasitée par la présence d'un medium qui a tout du charlatan. La prestation de Joel Grey est ridicule, son jeu totalement affecté et irritant au possible. Au milieu de cette hystérie jamais canalisée et faussement angoissante, Cliff Robertson semble peu concerné. Une déception.


L'employé
(Leonardo Favio, 1969)

Film passionnant dans lequel le cinéaste argentin s'emploie à filmer le vide, que ce soit celui de l'existence, des sentiments ou des rues, inexorablement désertes. Un vide tellement omniprésent qu'il oppresse les personnages. El depentiente penche tantôt du côté de la comédie macabre sur l'enfermement, tantôt celui du drame social avec un savoir-faire incontestable. D'une terrible et implacable banalité, les dernières images viennent conclure avec intelligence le propos de cette farce kafkaïenne singulière.


Crime à Milan (Bruno Corbucci, 1980)

Bavard, vulgaire et sans autre intérêt que celui d'assister au cabotinage de Tomas Milian, ce nouvel opus de la série des Nico Giraldi est un film laborieux, extrêmement balisé et sans imagination. Au milieu de séquences scabreuses et de l'humour lourdingue, un anarchisme joyeux et assumé qui peut pourquoi pas faire sourire ou attirer la sympathie du spectateur bien disposé. Autrement dit: parfaitement dispensable.


Rue de l'Estrapade (Jacques Becker, 1953)

Sous des dehors quelconques (l'histoire banale d'un adultère) Becker parvient à transcender son sujet par une mise en scène précise et réaliste où les personnages, pétris de sentiments, tiennent tous une juste place dans le cadre. Les acteurs sont au diapason de ce bonheur de film (on retrouve avec joie non seulement la superbe Anne Vernon, les excellents Daniel Gélin et Louis Jourdan mais aussi le magnifique Jean Servais). Voilà qui clôt admirablement le cycle parisien de Becker, même si Rue de l'Estrapade s'apprécie peut-être moins immédiatement que ces prédécesseurs. 


Assaut
(John Carpenter, 1976)

Une transposition astucieuse et réussie du dernier tiers de Rio Bravo à un contexte urbain, mais pas seulement. Hommage au classicisme hollywoodien tout en épousant les formes du cinéma américain des années 70, il brille par le sens incroyable de l'espace du cinéaste et pose les premières bases de son obsession pour le mal et son intrusion. Bien que très limité dans l'interprétation et dans ses enjeux narratifs, l'efficacité de la mise en scène et son propos sous-jacent font d'Assaut un film passionnant. 


Fort Apache, the Bronx
(Daniel Petrie, 1981)

L'un des grands polars de la décennie. Porté par un magnifique Paul Newman, progressiste quelque peu désabusé, le film de Petrie parvient, avec un souci de l'équilibre patent, à traiter de front des problématiques sociales, urbaines, sécuritaires et amoureuses sans qu'à aucun moment le récit ne s'essouffle. Remarquable pour un film de deux heures. Une chronique sans concession, dramatique à de nombreux égards, mais une foi inébranlable en la Loi.


Biquefarre
(Georges Rouquier, 1983)

Près de quarante ans après le formidable Farrebique, Rouquier pose à nouveau sa caméra au sein de la ferme familiale pour y prendre le pouls du quotidien paysan. Aux espoirs de lendemains heureux grâce à la modernisation, le cinéaste oppose d'autres problématiques, inhérentes à celle-ci: spéculation, appauvrissement des sols, pollution... On retrouve les mêmes qualités à Biquefarre qu'à son aîné, fonctionnant comme un miroir inversé. Le ton se veut résolument plus triste, en témoignent ces dernières images dans le cimetière, symboles d'une paysannerie condamnée.


Les dernières vacances
(Roger Leenhardt, 1948)

Un film qui garde tout du long une profonde justesse. Les souvenirs de vacances, les jeux entre cousins, les premières amours, les lignes rouges parfois franchies et la maison d'enfance -terrain de jeu privilégié- qu'on ne reverra plus. Et surtout, cet attachement à la terre, aux pierres qui depuis des décennies accueillent la famille et qu'il faut se résoudre à vendre. Profondément nostalgique, excellemment mis en images et interprété (remarquables inconnus), Les dernières vacances est un véritable chef-d'oeuvre oublié du cinéma français.


Henry, portrait d'un serial killer
(John McNaughton, 1986)

Image granuleuse et récit sordide, le film à ce côté documentaire fauché qui fait froid dans le dos. Portrait d'une Amérique des bas-fonds plutôt que d'un personnage névrosé et criminel, le récit sombre dans l'épouvante à plusieurs reprises. Dérangeant à plus d'un titre (problème d'identification, tragique horreur de la réalité), Henry choque en vérité davantage qu'il ne convainc, le sujet devenant rapidement un objet brutal, malsain, aux allures de snuff movie.


High Pressure
(Mervyn LeRoy, 1932)

Satire un peu poussive de la libre entreprise qui a du trouver un écho particulier auprès du public américain de l'époque (Grande Dépression). La romance qui lie le personnage principale (William Powell, cabot à souhait) à sa fiancée n'apporte pas grande chose au récit mais le rythme est alerte. Pas inoubliable, High Pressure a le mérite de la concision (moins de 75 minutes). Trente ans plus tard, LeRoy réalisera des films de plus de 2h30...


Assis à sa droite / Black Jesus
(Valerio Zurlini, 1968)

La parabole christique est évidente, tout comme la référence à Patrice Lumumba. Avec son présupposé contestataire, Black Jesus est un film bien de son époque, à l'image de ce que faisait au même moment un Costa-Gavras. Mais Zurlini est un cinéaste bien plus intéressant et privilégie davantage le hors-champ qu'un questionnement frontal. L'attention portée à la mise en scène s'en trouve ainsi considérablement renforcée (la partie dans la prison notamment), soutenue par la présence massive et superbement expressive de Woody Strode.


Mort un dimanche de pluie
(Joël Santoni, 1986)

Peut-être l'une des incursions dans le domaine de l'épouvante les plus convaincantes du cinéma français de cette période. Outre la laideur architecturale et musicale propre aux années 80, Santoni impose une atmosphère poisseuse à souhait (il pleut beaucoup, les décors sont majoritairement gris) et parvient avec un certain brio à mener de front deux propos: le récit en lui-même avec ces inquiétants personnages (Bisson, acteur extraordinaire, confirme encore ici tout son talent), et, en sous-texte, une opposition implacable entre deux classes sociales. Les vingt dernières minutes sont suffocantes.