Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ? 
(Luigi Comencini, 1974)

Laura Antonelli (a-t-elle jamais été aussi belle, désirable et convaincante qu'ici ?) ne saurait être le seul argument en faveur de cette comédie italienne d'excellente facture, réalisée par un maître en la matière. Derrière le baroque des décors et de la mise en scène, la sensualité de l'héroïne, l'ironie mordante sur le mariage et D'Annunzio, c'est à une critique frontale de la bourgeoisie à l'aube de la Première Guerre Mondiale que les auteurs s'adonnent. Le tout soutenu par une ambition narrative de premier ordre. La définition même d'un classique.


La porte du diable
(Anthony Mann, 1950)

Il importe finalement peu que Robert Taylor soit crédible ou pas en indien (non) puisque le premier western de Mann est une œuvre historiquement importante. C'est en effet le premier film pro-indiens qui adopte le point de vue des indigènes eux-mêmes. Le cinéaste y fait bien entendu preuve d'un sens inouï de la mise en scène, avec des cadrages très travaillés qui insufflent une dimension sacrificielle supplémentaire au combat de notre héros. Quant à la photo de l'immense John Alton, elle est une fois de plus remarquable (quelle lumière !).


Le fleuve de sang
(Hugo del Carril, 1952)

Il est surprenant de voir une œuvre aussi frontalement sociale en pleine période péroniste. L'explication est sans doute à chercher du côté des accointances du cinéaste avec le régime en place et ce, malgré l'obédience communiste d'Alfredo Varela, l'auteur du roman et scénariste. En résulte une œuvre brute sur l'exploitation des masses laborieuses face aux propriétaires du nord de l'Argentine, où la violence est omniprésente. Des cadrages très serrés, une réalisation sèche et finalement un manuel de lutte contre l'oppression. Carril est également un bon acteur dramatique. Pas mal du tout.


The Face at the Window
(George King, 1939)

C'est peu dire que ce film de série anglais est un ratage complet. On pourrait bien sûr relativiser en avançant le manque criant de moyens mais rien ne saurait justifier la nullité de la réalisation (malgré une photographie plutôt jolie à l'occasion), des acteurs et du scénario dont le déroulement s'avère aussi convenu que ridicule. Paradoxalement, on se souviendra longtemps du jeu terriblement affecté de Tod Slaughter, acteur à côté duquel Boris Karloff passerait pour Al Pacino...


Louise
(Abel Gance, 1939)

Opérette complètement dénuée d'intérêt, Louise est l'occasion de rappeler que pour faire un bon film il faut : une bonne mise en scène, une bonne histoire (ou à défaut, de la fantaisie) et de bons comédiens. Abel Gance oblige, la première condition est remplie. Le style est sûr et par moments même brillant. C'est tout. Pour le reste, cette histoire d'une jeune femme qui veut vivre son amour pour un chanteur lyrique n'est pas crédible une seconde ; quant aux acteurs, terriblement théâtraux, ils sont nuls.


Je la connaissais bien
(Antonio Pietrangeli, 1965)

Authentique drame parsemé çà et là de quelques élans comico-pathétiques (Manfredi, Tognazzi et Adorf sont en première ligne), le film de Pietrangeli est un portrait féminin comme le cinéma transalpin en comporte finalement assez peu (hormis ceux, souvent remarquables, de Pietrangeli justement). C'est le portrait d'une innocence sans cesse bafouée, d'une âme ingénue régulièrement humiliée; c'est aussi celui de l'Italie du miracle économique où les rapports de classes sont omniprésents. La force de la mise en scène, la cruauté de l'écriture (Ruggero Maccari, qui avait déjà signé le scénario d'Annonces matrimoniales, et Ettore Scola) et la sublime Stefania Sandrelli font de Je la connaissais bien une œuvre inoubliable. Comme cette fin, glaçante.


Something for the Birds
(Robert Wise, 1952)

Comédie plutôt enlevée et malicieuse (amusants dialogues sur Washington et les politiciens) où le montage domine une réalisation hélas un peu décorative. Le scénario d'I.A.L. Diamond, dont le compagnonnage avec Billy Wilder a accouché de bien des réussites, ne manque pas d'imagination et de fantaisie. Mais il y a surtout une qualité principale à ce film sympathique: Edmund Gwenn, formidable de bonhommie en imposteur qui s'invite dès que possible aux réceptions de la haute société.


La dernière piste
(Kelly Reichardt, 2010)

D'une beauté stupéfiante, Meek's Cutoff rompt avec des décennies de westerns tournés en Cinémascope. Ici, dans un format 1.33 qui surprend, Reichardt assoit un peu plus sont extraordinaires maîtrise du cadre et de la profondeur de champ. Perdus au beau milieu du XIXème siècle et des paysages arides de l'Oregon, les personnages sont en quête d'un ailleurs aux allures de terre promise et luttent pour leur survie. Western anti-spectaculaire au possible, le film troque les promesses d'un avenir meilleur pour d'angoissantes incertitudes. Excellent.


River of Grass
(Kelly Reichardt, 1994)

Un premier film plein d'assurance et de promesses. Depuis ces débuts et un style déjà bien affirmé, la cinéaste n'a fait que confirmer un talent inouï pour la mise en scène et la recherche d'un dépouillement d'où émerge la vérité des personnages. Impossible de ne pas penser ici au Badlands de Malick mais dans un rapport de force inversé au sein du couple en cavale. Les dernières minutes — à la limite de la comédie — ne font que donner une épaisseur supplémentaire à ce portrait féminin singulier ; un portrait qui est également celui d'une Amérique des marginaux.


L'homme qui a volé le soleil
(Kazuhiko Hasegawa, 1979)

La vision très pessimiste d'un Japon déshumanisé où les élites, corrompues, n'écoutent plus le peuple est le prétexte à un film marquant, résolument original que les cinéphiles auront tôt fait de qualifier « d'œuvre malade ». S'il passionne par son scénario, il pâtit en revanche de quelques affèteries regrettables voire de lourdeurs rédhibitoires. En témoignent par exemple la séquence grand-guignol deu cambriolage de la centrale nucléaire avec sa réalisation clipesque ou cet absurde duel final entre le flic et le personnage principal. L'homme... est par ailleurs trop long (2h30 qui auraient pu être réduites d'une demie-heure).


La dernière fanfare
(John Ford, 1958)

On serait volontiers tenter d'abuser des termes « testamentaire » ou « crépusculaire » pour qualifier ce chef-d'œuvre tardif du plus important cinéaste américain du siècle. Récit d'un passage de témoin entre deux générations de politiques (les roublards à l'ancienne d'un côté et les nouveaux communicants de l'autre), c'est aussi celui d'une lutte pour exister aux yeux du monde alors que notre héros, veuf et père d'un fils volage et inconséquent, ne vit que pour son mandat. De nombreuses scènes bouleversantes de vérité parsèment le récit à l'image de la confidence du patriarche à son neveu sur les origines de leur famille ou les dernières minutes où chacun, ami ou ennemi, vient saluer le mourant. Dominant une distribution cinq étoiles, Spencer Tracy est extraordinaire.


Inspecteur de service
(John Ford, 1958)

Délaissant un temps l'Amérique, Ford signe un film anglais qui surprend au sein de sa magistrale filmographie. Atypique, il n'en est pas moins une très agréable surprise à mi-chemin entre la comédie et le film policier. L'esprit de garnison qui occupe les grands westerns du maître se retrouve tout autant ici, dans les locaux de Scotland Yard, pour le plus grand plaisir du spectateur. La jolie photographie de Freddie Young, la mise en scène rigoureuse et l'interprétation de l'épatant Jack Hawkins complètent cet estimable tableau.


Le paquebot Tenacity
(Julien Duvivier, 1934)

Petit film par la durée mais sorte de précis de l'œuvre de Duvivier, Le paquebot Tenacity est un mélange d'audace formelle, de mélancolie et de vérité humaine. Techniquement d'abord, on mesure le talent du cinéaste qui fait du mouvement la sève et la vie de son récit ; la caméra est alerte, donnant en cela le change à la gouaille du sympathique Albert Préjean. Pour ce qui est des sentiments et de la noirceur, le trait est moins appuyé qu'il ne le sera deux ans plus tard dans La belle équipe mais la camaraderie et sa mise à l'épreuve occupent déjà une place centrale. Un peu oublié et c'est bien regrettable. 


La vérification
(Alexeï Guerman, 1971)

Dans ce premier film réalisé seul, le cinéaste donne la pleine mesure de son talent. La mise en scène est d'une sècheresse remarquable tout en étant particulièrement expressive (superbe exploitation du cinémascope, caméra au plus près des acteurs, photographie surexposée). Mais la force de La vérification tient sans doute de l'ambiguïté permanente qui entoure le personnage de Lazarev. Guerman filme la guerre mais aussi l'héroïsme de manière très personnelle, comme un drame intime, une quête à échelle humaine; ou comment un traitre en quête de rédemption accepte son destin, peu importe le froid, la faim, la mort.


La trahison du capitaine Porter
(André De Toth, 1953)

Davantage qu'un western au sens strict du terme, c'est avant tout un film historique sur les dégâts causés par la guerre civile et la difficile réintégration dans l'Union des états confédérés. Un peu manichéen lorsqu'il s'agit de montrer la violence et la corruption des élites du sud, il a au moins le mérite de faire de son personnage principal (Randolph Scott, monolithique comme à son habitude) un Texan torturé entre son devoir et ses convictions. La mise en scène et le découpage secs laissent entrevoir ce que seront les meilleurs films de Boetticher avec la vedette. Pas mal du tout.