La dernière fanfare
(John Ford, 1958)

On serait volontiers tenter d'abuser des termes « testamentaire » ou « crépusculaire » pour qualifier ce chef-d'œuvre tardif du plus important cinéaste américain du siècle. Récit d'un passage de témoin entre deux générations de politiques (les roublards à l'ancienne d'un côté et les nouveaux communicants de l'autre), c'est aussi celui d'une lutte pour exister aux yeux du monde alors que notre héros, veuf et père d'un fils volage et inconséquent, ne vit que pour son mandat. De nombreuses scènes bouleversantes de vérité parsèment le récit à l'image de la confidence du patriarche à son neveu sur les origines de leur famille ou les dernières minutes où chacun, ami ou ennemi, vient saluer le mourant. Dominant une distribution cinq étoiles, Spencer Tracy est extraordinaire.


Inspecteur de service
(John Ford, 1958)

Délaissant un temps l'Amérique, Ford signe un film anglais qui surprend au sein de sa magistrale filmographie. Atypique, il n'en est pas moins une très agréable surprise à mi-chemin entre la comédie et le film policier. L'esprit de garnison qui occupe les grands westerns du maître se retrouve tout autant ici, dans les locaux de Scotland Yard, pour le plus grand plaisir du spectateur. La jolie photographie de Freddie Young, la mise en scène rigoureuse et l'interprétation de l'épatant Jack Hawkins complètent cet estimable tableau.


Le paquebot Tenacity
(Julien Duvivier, 1934)

Petit film par la durée mais sorte de précis de l'œuvre de Duvivier, Le paquebot Tenacity est un mélange d'audace formelle, de mélancolie et de vérité humaine. Techniquement d'abord, on mesure le talent du cinéaste qui fait du mouvement la sève et la vie de son récit ; la caméra est alerte, donnant en cela le change à la gouaille du sympathique Albert Préjean. Pour ce qui est des sentiments et de la noirceur, le trait est moins appuyé qu'il ne le sera deux ans plus tard dans La belle équipe mais la camaraderie et sa mise à l'épreuve occupent déjà une place centrale. Un peu oublié et c'est bien regrettable. 


La vérification
(Alexeï Guerman, 1971)

Dans ce premier film réalisé seul, le cinéaste donne la pleine mesure de son talent. La mise en scène est d'une sècheresse remarquable tout en étant particulièrement expressive (superbe exploitation du cinémascope, caméra au plus près des acteurs, photographie surexposée). Mais la force de La vérification tient sans doute de l'ambiguïté permanente qui entoure le personnage de Lazarev. Guerman filme la guerre mais aussi l'héroïsme de manière très personnelle, comme un drame intime, une quête à échelle humaine; ou comment un traitre en quête de rédemption accepte son destin, peu importe le froid, la faim, la mort.


La trahison du capitaine Porter
(André De Toth, 1953)

Davantage qu'un western au sens strict du terme, c'est avant tout un film historique sur les dégâts causés par la guerre civile et la difficile réintégration dans l'Union des états confédérés. Un peu manichéen lorsqu'il s'agit de montrer la violence et la corruption des élites du sud, il a au moins le mérite de faire de son personnage principal (Randolph Scott, monolithique comme à son habitude) un Texan torturé entre son devoir et ses convictions. La mise en scène et le découpage secs laissent entrevoir ce que seront les meilleurs films de Boetticher avec la vedette. Pas mal du tout.


Rendez-vous de juillet
(Jacques Becker, 1949)

Ce qui aurait pu n'être qu'une très conventionnelle histoire de jeunes gens pris entre leurs projets d'avenir et leurs amours, se révèle en réalité un délicieux instantané de la vie d'artistes en devenir. Alternant avec une subtilité égale légèreté et gravité, Becker fait montre une fois encore de son extraordinaire talent de cinéaste. Tout y est, de la précision quasi-documentaire de sa mise en scène (qu'on songe aux premières minutes où la majorité des enjeux sont cernés) à l'élaboration d'un scénario et de dialogues d'une grande acuité, en passant par une direction d'acteurs (et quels acteurs !) réjouissante. Un film merveilleux !


L'homme traqué
(Robert Bibal, 1947)

Seule la prestation gouailleuse de Jean Tissier est à sauver de ce drame terriblement affecté. Pas plus ici que dans le roman de Carco, on ne croit une seconde à l'histoire entre l'assassin et la prostituée. Encore moins lorsqu'ils sont incarnés par des acteurs aussi catastrophiques que Marcel Herrand et Louise Carletti. La mise en scène a beau tenter d'épouser les tourments de son personnage principal, rien ne vient transcender l'artifice de l'argument. Pas loin d'être nul.


Le jour le plus court
(Sergio Corbucci, 1963)

La parodie de la super production américaine dont elle singe le titre est davantage due à la pléiade d'acteurs qui y font une courte apparition qu'autre chose (Toto, Belmondo, Annie Girardot, Anouk Aimée, Tognazzi...). Hormis ce clin d'œil, c'est une comédie pour le moins répétitive (la faute au duo Franco et Ciccio, franchement pénible) mais l'écriture relativise les notions de courage et d'héroïsme à grands renforts de sarcasmes. On est tout de même très loin des chefs-d'œuvre de Monicelli et Comencini.


The Island
(Po-Chih Leong, 1985)

Un navet reste un navet, peu importe finalement l'espèce d'emballement (osera-t-on dire aveuglement) typique de la cinéphilie moderne pour le cinéma de genre, quel que soit le niveau des œuvres produites. Ici tout est mauvais : les acteurs sont insupportables, la mise en scène parfaitement désinvolte, la musique (appelons-ça comme ça) vulgaire au possible... on ne parle même pas des scènes d'actions, où le ridicule le dispute au risible. Oui, The Island est un survival qui évoque Délivrance et Wes Craven ; mais est-ce suffisant pour restaurer, éditer et réhabiliter une telle ineptie ?


Cinq heures de terreur
(Ted Tetzlaff, 1953)

Quel ennui et quelle paresse dans l'écriture ! Le générique, prometteur, laisse entrevoir un film sinon palpitant du moins au suspense suffisamment bien géré pour que le spectateur y trouve son compte. Au lieu de cela, le rythme est lénifiant et les personnages insignifiants (rarement vu Glenn Miller si peu employé). Ne parlons même pas d'Anne Vernon dont le rôle n'apporte strictement rien à l'intrigue. On retiendra tout de même les motivations très floues du terroriste et la torture psychologique à laquelle ont recours les flics pour le faire parler. C'est trop peu pour sortir Time Bomb de l'oubli.


Cati
(Marta Meszaros, 1968)

Un premier film où tout est déjà en place: un portrait de femme, la quête de liberté et d'indépendance, l'affirmation de soi dans une société encore largement conservatrice. La cinéaste sème ici les graines de ce que sera son cinéma, culminant notamment avec Adoption et Neuf mois. Courageux et malicieux (qu'on songe à cette scène où un prétendant déclame du Jean de la Fontaine en français pour séduire l'héroïne), Cati a le mérite de ne pas sacrifier les autres personnages et se garde bien de poser un regard définitivement méprisant sur cette campagne corsetée.


Ça plane, les filles !
(Adrian Lyne, 1980)

Le titre français complètement con passe à côté de l'essence dramatique du film et le fait passer pour une bluette inconséquente. Or Foxes est une jolie chronique adolescente où sont traitées sans caricature les relations parents-enfants dans une banlieue de Los Angeles. La découverte des premiers émois sexuels et amoureux, l'affirmation de soi, la drogue... autant d'aspects où le cinéaste voit juste et parvient même à émouvoir (les scènes entre Jodie Foster et sa mère sont magnifiques). Tout n'est pas parfait loin de là mais ce premier film de Lyne est sans aucun doute son meilleur (et, disons-le, le seul de bon).


La légende du combat à mort
(Keisuke Kinoshita, 1963)

Alors que le film s'ouvre sur de superbes images pastorales, le narrateur nous ramène près de 20 ans en arrière, alors que la défaite est inéluctable. Kinoshita réalise une œuvre d'une force peu commune sur le nationalisme nippon, localisant son intrigue dans un Japon reculé où les familles vivent la guerre et ses horreurs par procuration. Le cinéaste affronte avec courage le passé criminel de certains militaires en Mandchourie et livre une métaphore stupéfiante d'un régime à l'agonie et d'un pays sacrifié. Et pour ne rien gâcher, l'ensemble est soutenu par une technique époustouflante où chaque plan est un tableau. Des superlatifs en veux-tu en voilà pour une conclusion évidente: un chef-d'œuvre.


Un jour comme un autre
(Keisuke Kinoshita, 1959)

Voir ce film c'est d'abord apprécier la beauté des couleurs, la vivacité du montage et la virtuosité du style de Kinoshita. C'est aussi suivre l'existence d'une multitude de personnages, qu'ils soient femme délaissée, veuf traumatisé par la guerre (leur relation est bouleversante), petites frappes, employé préoccupé par son ascension sociale... soit une chronique campagnarde d'une richesse thématique remarquable. Et le plus fascinant demeure la capacité du réalisateur à faire cohabiter cet ensemble en tout juste 75 minutes sans que jamais les ellipses n'apparaissent forcées. C'est beau. Beau et cruel. Comme la vie.


Sixième étage
(Maurice Cloche, 1941)

Comédie aux accents mélodramatiques, le film manque un peu d'équilibre et, pour tout dire, d'une écriture véritablement aboutie. Il y a de beaux moments (comme cet échange entre Pierre Larquey et celui qui espère être son gendre) mais l'ensemble paraît terriblement artificiel. D'autant que Maurice Cloche n'est pas un cinéaste doté d'un sens visuel particulièrement remarquable. Très loin des considérations politiques de son temps, Sixième étage n'est pas non plus cette fantaisie délicieuse qu'on aurait pu attendre.