Track 29
(Nicolas Roeg, 1988)

Un film bien curieux, mal aimable, dans lequel Roeg ausculte autant le modèle familial américain (et son explosion) que le traumatisme intérieur de son personnage principal. En ce sens, le cinéaste poursuit le sillon emprunté avec des films comme Don't Look Now ou Bad Timing. Et comme dans ces œuvres, le résultat s'avère aussi intéressant que bancal. L'ambition est notable mais l'hystérie quasi-permanente (le personnage de Gary Oldman bien sûr mais également Theresa Russell, femme-enfant insupportable) peut achever les spectateurs les plus aguerris.


Stars in My Crown
(Jacques Tourneur, 1950)

Nous sommes sans aucun doute en présence du plus beau film de Tourneur fils. Cette chronique provinciale est un modèle en matière de narration et de caractérisation des personnages. Les images d’Épinal se succèdent et sont autant d'étapes du cheminement intérieur du pasteur (magnifique Joel McCrea), figure respectée de ses ouailles mais en proie au doute alors que la fièvre typhoïde fait des ravages. Deux séquences merveilleuses subliment Star in My Crown: la résurrection et le lynchage de l'esclave affranchi. Un chef-d'œuvre qui mêle foi et humanisme avec une simplicité tout à fait bouleversante.


Sous les ponts
(Helmut Käutner, 1946)

Tourné en 1944 alors que l'Allemagne nazie est à l'agonie, le film ne sortira que 2 ans plus tard. Chose curieuse, Sous les ponts est totalement exempt de références à la guerre et à la politique. C'est une œuvre à part, teintée à la fois de romantisme et de réalisme, portant un regard délicat sur le triangle amoureux qui se noue entre la jeune Anna et les deux bateliers. La mise en scène est des plus sophistiquées, en témoignent ces mouvements d'appareils qui mettent en valeur l'évolution des personnages. Il faut aussi souligner la très belle photographie.


Lissy
(Konrad Wolf, 1957)

La montée du nazisme vue à travers l'existence d'une jeune femme dont l'environnement est bouleversé par le chômage de masse et l'influence grandissante du parti hitlérien. C'est intéressant et la mise en scène est appliquée. Film est-allemand oblige, les communistes sont valorisés face à la peste brune mais il a le mérite de regarder le passé en face et d'essayer de comprendre les mécanismes menant au totalitarisme. La séquence des obsèques qui clôt le film est superbe.


Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?
(Pedro Almodovar, 1984)

Sale gosse du cinéma espagnol à ses débuts, Almodovar nous fait ici une nouvelle démonstration de son talent. Les grands ensembles madrilènes, tristes à mourir, sont le théâtre d'une étude particulièrement saisissante de la société espagnole. Avec ses accents de comédie italienne, le récit mêle drogue, prostitution, impuissance masculine et désintégration de la cellule familiale dans une outrance saisissante et malaisante. Carmen Maura, actrice almodovarienne par excellence, est remarquable.


Dans les ténèbres
(Pedro Almodovar, 1983)

On imagine sans peine les réactions provoquées par ce film dans une Espagne certes libérée du franquisme mais dont la société peine encore à se défaire du corset religieux. Le foisonnement alourdit peut-être l'ensemble et l'outrance nuit sans doute à la caricature mais il faut reconnaitre à Almodovar un sens aigu de la provocation et de la mise en scène. Le scandaleux (les religieuses droguées et lesbiennes) côtoie l'absurde (le tigre et la sœur auteur de romans à l'eau de rose) mais ce n'est là que l'habillage d'une œuvre puissante sur l'obscurantisme et la liberté.


Le fils du pendu
(Frank Borzage, 1948)

Dernier film du cinéaste avant un silence d'une dizaine d'années, Moonrise est une œuvre particulièrement réussie. La question de la filiation, entre atavisme et malédiction, est abordée avec beaucoup de sensibilité, d'humanisme et de progressisme (en témoigne cette dernière séquence d'une beauté stupéfiante). Borzage oblige, c'est aussi une splendeur visuelle (la photographie, particulièrement dans les scènes en forêt et dans les marais, est superbe). C'est en somme l'œuvre d'un auteur en pleine possession de ses moyens, un artiste dont la puissance évocatrice de la mise en scène le place décidément très haut dans le panthéon du cinéma américain.


Flamme de mon amour
(Kenji Mizoguchi, 1949)

Toute la matière qui servira à la succession de chefs-d'œuvre qui verront le jour la décennie suivante semble déjà en germe dans ce très beau film. Malgré quelques lignes d'introduction inutiles bien qu'elles précisent de nobles intentions, Flamme de mon amour est une œuvre subtile où la lutte pour l'émancipation des femmes se heurte non seulement aux conservatismes mais également à l'inconsistance des hommes. La mise en scène est celle d'un cinéaste déjà en pleine possession de ses moyens qui fait même preuve de quelques mouvements d'appareils audacieux. Inutile de dire que Kinuyo Tanaka est superbe.


Ma femme est une sorcière
(René Clair, 1942)

La période américaine du cinéaste. C'est charmant, quelque part entre la screwball comedy, avec ses bons mots et son ironie mordante, et le film fantastique. Veronica Lake est craquante et Fredric March convaincant en politicien blasé de tout. Les trucages désuets apportent une joyeuse touche de fantaisie supplémentaire à cet ensemble efficacement mené (moins de 80 minutes au compteur). 


Les abysses
(Nikos Papatakis, 1963)

Adaptation des « Bonnes » de Jean Genet, le film est un grand écart permanent entre l'insupportable et le fascinant. Insupportable d'abord parce que l'hystérie et la surenchère permanente dans le jeu des actrices (Paul Bonifas est le seul à sembler un tant soit peu professionnel) sont l'ostensible manifestation d'une oeuvre prétentieuse et bavarde. Fascinant tout de même car la photographie et la bande-son contribuent à la claustrophobie de l'ensemble et à faire des Abysses un objet certes pompeux mais éminemment sensoriel. Déroutant.


La femme porte-bonheur
(Juzo Itami, 1990)

Grâce à un personnage écrit sur mesure pour sa compagne à la ville Nobuko Miyamoto, le cinéaste livre une nouvelle critique acerbe de la société japonaise. Qu'il s'agisse des traditions séculaires ou des magouilles politiciennes, rien n'échappe à son œil aiguisé et ironique. Il y mêle avec un talent toujours aussi sûr le comique, le tragique et le pathétique. Un monde où l'homme, à la fois prédateur et victime de ses bas instincts, n'a décidément pas le beau rôle.


L'enfer des armes
(Tsui Hark, 1980)

Le statut de film culte acquis au film du temps est un mystère. Tsui Hark compte bon nombre d'aficionados et n'est pas dépourvu de talent mais l'absurdité du scénario et la bêtise des personnages auraient pourtant dû condamner ce monument de complaisance et d'autosatisfaction malsaine à l'oubli. Dès lors, on est en droit d'affirmer ici que tous les films de genre ne sont pas nécessairement des pépites qu'il convient d'exhumer, qu'elles dénoncent ou pas la laideur du monde moderne...


Serioja
(Gueorgui Danielia & Igor Talankine, 1960)

Un récit à hauteur d'enfant (le petit Serioja, orphelin, qui voit arriver un nouvel homme chez lui) d'une justesse remarquable. Pour son premier long-métrage, Danielia (avec son co-réalisateur) fait déjà preuve d'une sensibilité qu'on retrouvera tout au long de son impeccable filmographie. La virtuosité du style, l'assurance de la mise en scène, la finesse de l'écriture sont au service d'un bouleversant portrait de l'enfance, entre joies simples et drames intimes. Les acteurs sont excellents, à commencer par le gamin et son beau-père, interprété par l'immense Sergueï Bondartchouk.


A Taxing Woman
(Juzo Itami, 1987)

Toujours cette habileté chez Itami à manier les ruptures de ton, à faire cohabiter la comédie et le récit plus grave (ici, le film policier sur fond d'escroquerie aux impôts). Mais son cinéma est aussi l'opportunité pour lui de radiographier l'état du Japon et d'en faire une critique radicale. La corruption des élites est dénoncée sans ambages mais la question des inégalités face à la puissance publique n'est pas éludée. Ainsi, l'opiniâtreté des fonctionnaires des impôts devant les petites gens est aussi critiquée. On retiendra également le lien qui se noue entre l'héroïne et le trafiquant, à l'image de cette dernière scène magnifique. Du très bon.


Œil pour œil
(Meir Zarchi, 1978)

Film choquant à bien des égards mais pas film scandaleux (n'en déplaise aux bonnes âmes adeptes de moraline), I Spit on Your Grave n'en demeure pas moins problématique. On comprend les motivations de ce rape and vengeance mais on se pose tout de même la question du bien fondé d'une telle violence à l'écran. On hésite entre le dégoût face à tout ce que le cinéaste fait subir à son actrice (sa femme à la ville) et le pathétique tant les protagonistes et le scénario sont ridicules.